« Aujourd’hui tu sais on voit des projets d’installation à 1 million d’euros, 1 million d’euros, je te jure » et il serre ses mains quand il dit ça, « les gamins, ils ont parfois même pas 18 ans, et ils se lancent là- dedans, ils sortent du lycée et ils font une exploit’ à 1 million, tout simplement, et les cautions, c’est les bâtiments, c’est les bêtes, et puis ben c’est surtout ta vie quoi, donc quelque part y a obligation de réussite, parce que si tu perds, ben… t’as compris quoi. » BOCAGE Tu ne dis pas le mot BOCAGE Tu ne l’emploies pas Impossible de se rappeler quand tu le dis pour la première fois Tu sais seulement que tu grandis dedans Et qu’à l’époque tu ne le vois pas Et pourtant c’était ça ces terres mouchoir de poche concédées à tes ancêtres comme le miroir tendu de pouvoir être un jour propriétaire c’était ça le mot propriétaire parce qu’on y entendait propriété et terre, et que c’était les deux dont vous aviez été privé « C’est la propriété qui fout le bordel, il dit encore, au début tu t’entends bien, c’est un copain qui te prête sa ferme ou son terrain et puis après, ça s’envenime, ça pourrit tout, la propriété. » Tu hoches la tête Tu fais souvent ça Et lui aussi tu le vois hocher la tête « J’ai mis 10 ans à sortir de l’industriel avec les emprunts et tout à rembourser, à descendre aussi en nombre de truies, c’est dur parce qu’y a personne pour t’accompagner, quand tu pars en intensif tout le monde t’accompagne, j’avais quoi 21-22 ans, et là t’as tout le monde avec toi : les banques, l’assurance, la chambre d’agriculture, l’Europe, mais quand tu sors du modèle, t’es tout seul, t’es vraiment tout seul, je sais pas comment te dire, l’agriculture aujourd’hui, c’est comme UBER, ouais, voilà, c’est comme UBER, celui qui prend les risques, c’est l’agriculteur, c’est pas les coopératives et c’est surtout pas les banques, alors que c’est les premiers qui vont te pousser à investir investir investir et à augmenter ton exploitation. » C’est comme ça que tu les rencontres elles C’est comme ça que tu les rencontres eux Antoine, Louise et Lucile, François-Jean, Madeleine, Jacky, Antony, Marie-André, Vincent, Laurent, Geneviève, Alain, Éric, Michel, Hervé, Nicolas, Cathy, Kevin, Hubert, Franck, Pierre, Nicole, Lucile, Laurent, Alain, Jany, Jean Mary, Anne- Marie, Zozette, Sophie, Nathalie et Prisca, Laurent, Virginie, Félix, Bertille, Angéline, Yann, Manon, Stéphanie, Jean-Marc et Isabelle, Raphaël, François, Dorothée, Guillaume, Alexandre, Anne, Anne-Lise, Clément, Sabrina, Hélène et Jean-Claude, et tous les autres Dans le nord des Deux-Sèvres Saison après saison Les Deux-Sèvres Tu ne connaissais pas Née en Charente Rapatriée à l’Est Nomadisée dans le Sud-Ouest Tu finis avec Marc par en arpenter les rives et les mémoires Tu finis dans le bocage « Le gros paradoxe du bocage, c’est qu’il naît des enclosures, donc il naît de la disparition des communaux tu vois, d’une appropriation des terres collectives en fait, donc finalement c’est toute l’histoire de la propriété qui est lisible dans le paysage du bocage, après si tu cherches bien tu trouves encore des petites traces des communaux, et moi tu vois c’est ça qui m’intéresse : comment on repense à partir des communs et à partir des usages, à partir du collectif et de l’individu, en sortant de la propriété, parce que EUUH quand tu regardes les revendications de la Conf’ dans les années 80, c’était quand même vachement plus offensif, même Pisani il disait qu’il fallait en finir avec la propriété et pourtant c’était loin d’être un punk tu vois, ça a quand même été un ministre de l’agriculture, le mec qui a fait arracher toutes les haies, et il avait déjà capté en 77 que le foncier clivait, que ça faisait deux fronts hein. » Tu découvres que deux mondes cohabitent Qui en sont deux usages Celui des mégabassines & celui du bocage Le poème de la destruction et celui de l’attention Le poème de l’hégémonie, de la productivité mortifère, des haies arrachées et celui des vies élargies et de la paysannerie Ces deux poèmes se font face comme ils nous font face Ils nous regardent les regarder Comme deux manières d’habiter le monde Comme deux manières de l’imaginer, de le fabuler ou de l’aimer Ils sourient en voyant notre docilité Ils sourient en voyant notre patience Ils sourient en voyant notre tranquillité Vous ne voyez pas la vague Nous disent-ils La vague qui se lève et s’apprête à fondre sur vous Elle est immense pourtant Elle va tout recouvrir Elle a déjà commencé « Ben tu sais l’avantage d’être sur une ferme familiale, c’est que mon grand- père, il a tout détruit quoi, il a détruit le paysage : il a arraché les haies, donc très vite on a pu en voir les effets. Parce que tu vois, la terre, ici, elle est très limoneuse. Et déjà la génération de mon père : il fallait aller chercher la terre en bas de la vallée parce que tout partait, la terre elle restait plus parce qu’il y avait plus les haies… Si aujourd’hui je trouve des pierres qui datent du néolithique dans ma ferme, c’est qu’il y encore a beaucoup d’érosion, malgré tout ce que j’ai replanté, c’est encore des centaines d’années de sol qui se font la malle. » C’est une poussière dans le désert du réel mondialisé Quelque part dans un recoin de la Voie lactée Perdue parmi cent milliards de planètes À la surface de celle qu’on appelle TERRE Entre le Puy du fou et le marais Poitevin Mais c’est aussi une dramaturgie La traversée d’un démantèlement C’est cette traversée que vous faites à leur côté Avec elles et avec eux qui sans relâche essayent de penser ça autrement Ces petites parcelles qu’on additionne à coup d’actes notariés Ce réel franchement délabré Pour sortir de la propriété individuelle, pour sortir aussi de la possibilité d’en user et d’en abuser, eux qui parfois parlent même de propriété collective, de propriété d’usage, pour ouvrir sur la possibilité d’imaginer vivre autrement et de ne plus mourir à travailler Parce qu’au fond quand on est pauvre c’est toujours de ça qu’il s’agit « On travaille pas sur le fond du problème parce que cette agriculture qui se dit rentable, plus rentable en tout cas que celle défendue par la petite paysannerie, en fait elle nous coûte des millions, des millions en restauration des milieux, des millions en protection, des millions en réintroduction d’espèces détruites ou disparues, des millions en réhabilitation et en primes, et je te parle même pas de ce qui va arriver, mais ça c’est jamais calculé, jamais. » Alors tu répètes le mot BOCAGE BOCAGE BOCAGE Tu sais qu’il coule dans tes souvenirs, dans l’histoire de tes parents qui connurent les premières villes, de tes grands-parents qui ont rejoint l’usine après avoir lié une dernière fois les bœufs, dans l’histoire de tes arrières grands-parents, de vos arrières-grands-parents à tous et toutes qui accédèrent aux premières parcelles après les avoir louées des années durant, dans ces corps de femmes solides comme des chênes, épaisses comme des armoires d’avoir trimé aux champs car les gars la guerre les avaient décimés, dans votre histoire à vous qui y êtes revenus, qui avez fini par y revenir, par vous y installer, dans l’histoire de ces enfants qui en sont partis, et te voilà toi parmi ces enfants du bocage, ces fils et filles, assis en brochette sur les bancs de leurs facs et de leurs BTS, flottant dans leurs vies flottantes, à Paris, Poitiers, Grenoble, Montréal ou Barcelone, flottant sans savoir par quel bout reprendre ce qui a été perdu, sans savoir comment réapprendre ce qu’on vous a forcé à oublier, ce qu’on vous a forcé à mépriser pour porter le fardeau de la honte, le fardeau des besogneux – et les voilà ces mêmes enfants, dans leurs immenses machines, ces enfants de quinze ans roulant sur des hectares de terre sèche, entre des souvenirs de haies, disparues depuis bien longtemps, roulant dans des immenses champs, jaune du maïs et du colza, vert du blé, de l’avoine et de l’orge, roulant dans leur cinq cents chevaux et leurs emprunts de cinquante ans, cherchant tous les moyens possibles d’augmenter le rendement et les quintaux à l’hectare parce qu’il y a les emprunts parce qu’il faut bien payer « Ouais y a des gens qui ont décidé de diminuer les bêtes, pour vivre mieux. C’est vrai y en a… c’est vrai… Mais, c’est pas facile. Du tout. L’agriculture, c’est aussi ça : tu t’isoles, tu marnes. Et paf, un an ou deux ans après l’installation, tu te sépares, et là tu es encore plus seul. Et tu travailles encore plus. » BOCAGE , il est là dans l’histoire de vos mères, de vos grands-mères aux utérus gonflés par des dizaines de grossesses, d’enfants morts en couche, morts plus tard, morts trop jeunes, d’inattention, de faim, de soif, de maladie, que sais- je encore, les raisons de mourir c’est rarement ce qui manque, tandis que d’autres – les riches, les propriétaires, les maîtres disait-on –, leurs confient leur progéniture pour se délester du poids de l’enfance qui mouche et qui chie, BOCAGE , il résonne dans cette lignée de femmes qui accouchent une vie après l’autre, un chiard après l’autre, et qui se rincent le dos et les ovaires en expulsant leur cri, ces femmes toutes ces femmes à qui on doit ce long serpent de générations, enroulé sur lui-même comme sur les siècles dans l’humidité des champs, BOCAGE , il cogne encore dans la colère rouge des chiennes galeuses, dans le ventre gonflé des cherche-le-pain, dans la haine têtue des paysannes courbées sur la faucille, dans ces vies à l’os, ces vies de bêtes de somme, ces vies de braconnes à tendre des lacets, à suivre de l’œil le vol des perdrix, la trace des lièvres pour ôter un peu de poids à la misère, ces vies à chasser les grolles, à faire le tour des guérets, à détruire les nids de vipères, ces vies à bêcher, aplanir, terrasser, cracher, rouler le fumier, épandre la chaux, tousser du sang sans savoir jusqu’à quand, vider la fosse à purin, curer la mare, charger la charrette, pleurer par tous ses orifices, descendre le blé, remonter les balles, semer partout ses molaires et ses canines, ces vies de portefaix, de ramoneur, de vidangeur, en vous, ces vies de poussière entre métairies et borderies, en vous, ces mondes engloutis, en vous, ces heures où ça basasse la couenne, ces fosses de cervicales cassées par des pognes agrippées, agrippées aux bois aux cornes aux peaux aux mottes et aux grains, en vous ce monde de lombaires défaites, de malléoles broyées, de mains burinées par les engelures et les travaux, des vies menées dans le piquant du vent, des vies toutes entières attachées à l’idée de pouvoir déplacer un jour une pierre de bornage, des millénaires à pousser des areaux, de père en fille et de mère en fils, des dos courbés pendant des siècles de servage et de location, de fermage et de petites acquisitions, en vous, ces tentatives d’apparaître réduites au silence, en vous, ces vies écrites et effacées, ces vies que d’autres toujours – les bourgeois et les maîtres – préfèreront raconter, en vous ces sueurs de mille ans, ces tristesses de fanges et de verglas, en vous, ces défaites, ces disparitions, et des générations de crève-la-faim qui jamais ne trouveront place dans les théâtres, dans les bibliothèques et dans l’histoire, en vous ce petit coin sombre – concédé avec la condescendance policée qu’ont si bien les riches et les gens de la ville, en vous la plaie de la littérature dite régionale et du roman qu’on dit rural, quand les autres prétendent au patrimoine mondial et à l’universalité « On est dans une nécessité de transformation. Et plus on tardera, plus ce sera difficile. On a des alertes chaque année, des seuils qui sont passés tous les trimestres ou presque. +0,2, +0,4, - 20% pour telle espèce, - 30 pour telle autre. On se perd dans les chiffres. On se perd. Et c’est catastrophique franchement. Catastrophique. Y a des effets d’annonce mais dans les faits, ben dans les faits, tout le monde s’en fout, personne ne bouge, l’inertie elle est immense : rien que dans la PAC, le budget pour l’agriculture biologique, mais c’est quoi c’est un pour cent et le budget total pour l’agroécologie c’est c’est c’est à peine quelques pourcents : on nous file le strapontin et on voudrait nous faire croire à une révolution ? » BOCAGE, à l’époque tu ne connais pas Marc Bloch – on te le reprochera plus tard –, tu ne connais pas l’école des annales, tu ne penses pas non plus que le paysage puisse avoir une histoire, tu manques de culture et d’imagination – on te le reprochera plus tard –, tu ne sais pas que le bocage sera épinglé comme une fleur au veston de la France Profonde, tu ne sais pas qu’on verra en lui la marque typique, indiscutable, cartepostalisée des civilisations agraires, et qu’avec l’openfield et le modèle méridional, il faudra aussi compter le bocage, un syntagme paysage-civilisation, tu l’écris en un mot : PaysageCivilisation, comme deux chatons roulés en boule, tu apprends que le mot sera posé pour compter avec ces millénaires à faire reculer la forêt, un monde de luttes pour des lisières, pour des bordures, des subsistances, un monde de beloux et de ventres à choux jetés dans la pluie le vent le givre et la neige, un monde où ça grouille de méchants drôles et de drôlesses qui s’échinent pour quelques restes de lard, d’enfances nu-pieds en quête de quignons de pain, un monde qui vous protégeait des coups sous une jute grossière, en y laissant des trous, un monde de creux de maison, un monde de corps loués au mois à l’année, qui vivaient dans des cabanes lépreuses, tordues comme des trognes, boueuses l’hiver comme l’été, un monde de coureurs de route, un monde voué à une misère sans éclaircie qui n’en finissait pas de mourir, un monde tout entier dévoué à entretenir l’oisiveté tranquille de celles et ceux qui non contents de profiter avaient tout loisir de lire, chasser, pêcher, cavaler, danser, se coiffer, écrire et se cultiver, un monde qui des siècles durant aura trimé pour que les bibliothèques se remplissent, pour que les cathédrales s’élèvent, que les livres s’écrivent, pour que des théâtres s’édifient, pour que les assiettes se dressent, que les ventres s’arrondissent, que les hanches s’épaississent, pour que les châteaux se dorent, que les fours fument et que les citées s’allument, bref, un monde qui aura trimé – courbé et silencieux – sans jamais y avoir de place – parce que les pauvres on les aimes dociles et envieux, voyez-vous – à s’agiter de toutes leurs forces et pour toute leur vie sur ses terres ingrates. Un monde où pendant des siècles des femmes se sont penchées sur des casseroles, sur des planches à découper, sur des hachoirs et des nouveau-nés à éplucher des lapins, des carottes et des journées, pour que ces messieurs œuvrent à la philosophie, à l’histoire, à la peinture, à la sculpture, à la géographie ou à la politique, bref aux grandes choses, tandis qu’elles s’occupaient des patates Il y a toujours dans l’histoire quelqu’un qui s’occupe des patates pour que quelqu’un d’autre pense, fasse de l’art, construise l’histoire du paysage, bref aille courir le monde pour y lancer ses idées comme autant de trouvailles, et en général quand il y a une patate, il y a souvent une femme à côté, essayez, vous verrez, à part à l’armée, ça marche à tous les coups « L’origine de ce paysage, elle est dans la civilisation artisane-paysanne et cette civilisation elle a été détruite, c’était dans ses savoir-faire : tu vois on allait chercher dans la haie le bon bout de bois qui convenait pour tel usage, on y passait une demi- journée, pour faire un manche par exemple. Aujourd’hui, tu fais quoi tu vas à Bricorama, c’est réglé en 5mn, en 5mn c’est sûr, mais est- ce qu’on n’est pas plus pauvre en monde ? Qui parmi nous sait encore gosser un bout de châtaigner ? » Et c’est ce même monde qui le moment venu, quand sonnent les douze coups du progrès et de la mécanisation, ce même monde qui, après des millénaires à se coltiner le charnier des plumes et des fanges, se verra prié de prendre ses cliques et ses claques, pour se civiliser, se dorer la pilule, acheter des écrans plats et pourquoi pas prendre des vacances au soleil, ça vous dirait, non ? une petite semaine à la mer, allez, ou jouer au tennis, nan franchement le tennis vous aimez ? Sinon on peut vous offrir la Switch, avec la carte PASS, on vous la fait à 30% parce qu’avec Carrefour le positif est de retour, alors le voilà pressé ce monde de rendre ses terres, ses arbres, son passé et ses culottes sales, pour rejoindre les citées dorées, les ZUP et les pavillons qui devaient les sauver de la médiocrité, citées où ils vinrent s’entasser au destin des usines pour partager, qui une machine à laver, et qui une salle d’eau, et qui un rêve à marchander « Bon les gars aujourd’hui on fait la pesée des taureaux de saillie, c’est des animaux qui ont un patrimoine génétique re-mar-quable. L’enjeu pour nous là ça va être de regarder le GMQ, est-ce que quelqu’un peut me dire ce que c’est le GMQ ? Personne ? Ben oui voilà c’est le GAIN MOYEN QUOTIDIEN. Bon, l’enjeu, ensuite ça va être de bosser le pointage ok. Dans le pointage, je vous rappelle qu’on s’intéresse à tout. Tout. Le dos, les pâtes, le bassin, les aplombs, absolument tout etc. On regardera aussi L’INVAMAT. C’est-à-dire ? C’est-à-dire l’Index de Valeur maternelle, c’est bien y en a qui suivent. Bon là on vient de voir deux vaches qui vont aller au salon de l’agriculture, donc c’est des monstres, hein c’est des MONSTRES c’est des vaches de concours. La 1783 elle est très belle. Très très belle. Elle a un arrondi de culotte incroyable. Elle est à 9 et elle va peut-être prendre encore. » Un monde que furent forcé d’abandonner celles et ceux qui pendant des siècles l’avaient fabriqué, l’un après l’autre, ils furent sacrifié sur l’autel de la vie appareillée – celle qui remplaça les veillées par les soirées TV, les balais en bouleau par les gros SUV, les maisonnées par les familles recomposées et c’est ainsi que l’on vit disparaître les tailleurs et les couturiers, les épiciers et les sabotiers, les forgerons et les cordonniers, les quincailliers et les charpentiers, l’un après l’autre, on les invita à s’incliner devant le Dieu Modernité qui, sans remord ni regret, leur trancha la tête, un monde qu’on mit en ordre de marche pour le faire entrer dans l’histoire les deux pieds en avant, un monde qu’il fallait faire entrer dans l’usine car les bras y manquaient, un monde à qui on reprit ces terres – chèrement acquises pendant des siècles – pour finir par les donner aux routes, aux péages, aux usines, aux entrepôts, aux hangars et aux dépôts pour mieux l’assoir dans les recoins miteux de la nouveauté, un monde qui fut prié, s’il souhaitait rester, de penser intrants, rendements et larges champs, car les pauvres ploucs vous comprenez, le XXe siècle il souhaitait s’en passer pour courir joyeusement vers les routes macadamisées, les ronds-points Auchan et les prêts 3% « Ma langue maternelle elle est en train de mourir, avant les champs ils avaient des noms, les vaches elles avaient des noms, les bœufs aussi ils avaient des noms, et moi ma langue je la regarde disparaître, devenir petite de plus en plus petite, avec de moins en moins d’épaisseur, ma langue je la regarde s’enfuir, ma langue, parce que je n’ai pas le droit de la parler, au lycée je n’ai pas le droit, au travail je n’ai pas le droit, alors je ne la parle plus que chez nous, ma langue, avec mes grands-parents Parce que chez nous il pleut pas O mouille Chez nous il y a pas de rosée Ola de l’égaille Chez nous on ne souffle pas On buffe Chez nous on ne ferme pas à clef On barre la porte On ne fait pas la sieste On fait la marienne On ne chasse pas la peur On debourniche la pou On ne tombe pas par terre On ché au bas On n’est pas arrivé On est rendu On ne voit pas d’éclair Mais dos éloises On ne serpille pas le carrelage On since la piace On ne tape pas On chacotte On ne travaille pas le bois On chapuze On ne range pas l’entonnoir On serre l’ouillette On ne persiste pas on aricote on ne traîne pas la jambe On rabale On ne dort pas c’est le dormis nous empougne Chez nous on parle une langue qu’on ne peut plus parler Une langue qui s’oublie Une langue qui s’efface Une langue qu’on éteint Comme on éteint le souffre Et les feux de forêt » Parce que ce monde qui connaissait chaque chant, chaque arbre, chaque haie, on l’arracha comme autant de pages d’un livre qu’on voulait démembrer L’une après l’autre elles tombèrent Ces pages Ces haies Ces mémoires Et ces vies Pour que puissent s’écrire en belles lettres rondes les mots de PROGRÈS et de MÉCANISATION Les mots de VILLE et de CIVILISATION « Les services vétérinaires, ils étaient débordés, totalement, ils nous ont dit : bon, heu nous on peut venir franchement que dans trois semaines, alors le mieux c’est que vous le fassiez-vous, vous coupez les ventilations, vous fermez l’arrivée d’eau et vous mettez le chauffage à fond, vous attendez trois jours, trois quatre jours avant d’ouvrir et ensuite ben vous achevez ceux qui restent, s’il en reste, je sais pas si tu imagines un hangar rempli de 10.000 poulets morts ou agonisants, 10.000 poulets qu’il faut ensuite conduire dans une fosse grande comme plusieurs stades, cadavres sur cadavres, étalés à la pelleteuse et recouverts d’une fine poudre blanche, recouverts tous les poulets par de la chaux balancée dans les airs avec des sortes de canons à neige, 10.000 cadavres de poulets écrasés comme la neige, et la neige qui tombe et qui tombe sur les millions de cadavres. » C’est qu’il fallait nourrir le monde madame C’est que les siècles suintants où la vie colle à la nature on allait enfin pouvoir s’en passer, madame C’est que la pénicilline madame, et l’arsenic et le mercure et le fluor, madame, c’est que le lithium, c’est que le cadmium, et le DDT et le glyphosate et le diuron et l’atrazine et le chlordécone et le lindane, madame, Vous en reprendrez bien un verre ? On vient tout juste de le faire Et ça se boit comme de l’épine vous verrez « En fait la difficulté c’est qu’on pense l’équilibre seulement en termes économiques, donc forcément ça nous pousse à aller vers plus de simplification pour pouvoir augmenter la productivité, pour donner plus, sauf que ce qui gêne c’est quoi ? ben c’est les haies, les mares, les zones humides, les forêts, les talus, tu vois tout ce qui est un réservoir pour la biodiversité, donc tout ça hop hop hop ça dégage ça gêne ça ralentit. » Le paysan, on voulait bien de lui tant qu’il fermait sa gueule, tant qu’il rotait trop fort, tant qu’il sentait la pisse des langes et des veaux, tant qu’il se contentait de faire ce qu’on attendait de lui : naître, se courber sur le sol pour lui faire rendre son jus et mourir sans demander des comptes, voilà comment on le voulait le pauvre, à croupir dans sa médiocrité, et quand fut venu le temps de passer à la chimie, au rendement, et de mettre au pas ce petit monde de crève-la- faim trop autonome pour ne pas être suspect, trop indépendant et organisé alors qu’on avait besoin de lui pour consommer, on le traita avec le même mépris, avec la même violence et le même irrespect avec lequel on l’avait traité pendant des millénaires, on changea seulement la couleur des menottes et les titres de gloire On devint exploitant agricole Car on était exploité tout autant qu’on exploitait la terre On devint prisonnier des prêts et des surendettements Prisonnier d’une vie à crédit « Pourquoi croyez-vous qu’on soit autant à se pendre à une poutre ? À en finir dans le salon ? Pourquoi ? On est passé d’un sacrifice à l’autre, d’une aliénation à l’autre Et je ne sais pas laquelle est la plus douloureuse. » Pendant longtemps tu ignores le mot, BOCAGE, tu ignores ce qu’il veut dire, il n’existe pas, il a cette odeur des abandons et des départs, cette odeur des vies de ploucs qui te poursuivent jusque dans tes études, jusque dans tes villes, jusque dans tes salons, jusque dans tes assiettes, dans tes façons de prendre la fourchette, de poser tes coudes, de tourner le dos, il est dans ta bouche quand tu crois parler, dans ta timidité et dans ton insolence, à l’époque, tu ne penses pas écosystème, tu ne penses pas aux haies, tu ne penses pas aux étages arborés, tu ne sais même pas que ça se regarde une haie, que ça s’observe, que ça se soigne, tu ne penses pas à une diplomatie entre les humains et leurs milieux, tu ne penses pas à ces mains qui des siècles durant auront écrit ces paysages comme tu écris sur un ordi, tu ne penses à rien de tout cela, sinon que ce mot te parle de ce que tu veux quitter, de ce que tu brûles depuis que tu as brûlé, à l’époque, tu rêves des grands ailleurs, du Canada, de l’Australie, des terres rouges et saignantes, des pierres comme des tracées anciennes, des oiseaux qui hurleraient des sons que tu ne comprendrais pas, tu rêves à des mondes reliés, tu ne veux pas du proche, tu ne veux pas du commun, de cette nature bas de gamme qui n’est que pissenlits, chênes et moineaux, c’est trop banal pour se raconter, trop proche pour faire expérience, trop partagé pour être désirable, et surtout surtout cela te ramène à ce que tu as quitté, à ce à quoi tu veux t’arracher, alors tu ne dis pas le mot, tu ne parles pas bocage « La peur de la nature fait qu’on range on coupe on tond on nettoie, on balance des fongicides, des pesticides, ça fait des années des années qu’on déverse tout dans la Sèvre, et pourtant tu vois là on est sur le chemin de Saint Jacques, ouais, c’est une rivière qui pendant des siècles pendant des siècle elle a permis à des pèlerins de boire avec leur gobelet, et aujourd’hui on a accepté l’idée qu’elle ne soit pas potable, même l’eau de pluie aujourd’hui elle est pas potable, elle est considérée comme impropre à la consommation : je sais pas si tu imagines ? » Et puis un jour il vient le mot BOCAGE, tu ne sais plus comment, tu ne t’en rends pas compte, il n’est pas lumineux pourtant ce mot, il est saignant, poisseux, mais peu à peu il prend d’autres couleurs, il se détache, il apparaît, il brille comme une réponse à ce qui autour s’effondre, tu ne le regardes plus comme ce qu’il faudrait détruire de l’enfance, mais comme une histoire engloutie sous des racines, sous des talus, comme une résistance vivante, un jour, alors tu apprends à voir et à te perdre dans le bocage. « Quand j’arpente cette rivière moi je suis je suis peuplé je suis peuplé de voix, c’est pas forcément celles des humains, c’est plus large que ça, et je sais que le jour où ici il y a un barrage, la rivière elle va se taire, on va lui faire fermer sa gueule, la plupart du temps on utilise la nature comme un jardin public, et vas-y que je promène mon chien, et vas-y que je cours, que je fume une cigarette, que je prends mon téléphone, comme si on était incapable d’imaginer autre chose, de faire autre chose, souvent quand je suis ici, je me demande de qui cette rivière est-elle la fille ? de qui ? et je repense à Ypresis, parce que dans le lit de cette rivière il y a des galets, il y a le souvenir de cette immense chaîne de montagne qui culminait à plus de 8000 mètres il y a près de deux milliards d’années. » Se perdre ça commence comme ça Par sortir du jardin public Pour entrer dans le paysage « Bah ce qu’on appelle encore bocage, aujourd’hui, franchement pfffff c’est de la blague. C’est de la blague. C’est des haies qui sont passées à l’épareuse. Taillé dessus, dessous, sur les côtés. Tac tac tac bien coupé derrière les oreilles. Mais c’est pas des haies ce truc : c’est des bornes végétales. Elles remplissent aucune des fonctions du bocage. Le bocage, le vrai, on devrait le reconstituer partout, parce que si on veut remonter la pente de la destruction, le bocage, c’est une vraie solution, c’est pas un truc de vieux, c’est un paysage d’avenir et les agriculteurs, ils devraient être payés pour le faire ce travail d’entretien. On pourrait faire des parcelles de 3/4 ha avec des vraies haies, brise-vent, et à l’intérieur de ces parcelles on obtiendrait des conditions favorables pour les cultures, et même avec le changement climatique ce serait favorable. Mais là, le rythme d’évolution il est trop rapide pour que les végétaux puissent évoluer au rythme du changement impulsé par l’humain, en plus – le pire – c’est que le monde qu’on est en train de se construire, personne n’en veut, personne. » Ici, où vous êtes on dit que c’est la terre des guerres de Vendée, vous répondez que la Vendée n’existait pas à l’époque, qu’elle a été construite pour vous séparer, vous dites-vous qu’il s’agit du Bas-Poitou, qu’ici on est dans le Bas-Poitou Qu’on est dans un paysage qui disparaît Imperceptiblement Vous dites que ça commence comme ça alors, regarder, marcher, Vous dites beaucoup d’ados vivent dans leur chambre alors faut les sortir et les emmener Il faut montrer aux gens où ils sont, vous dites, où ils vivent Il faut leur montrer les traces du granit et celles du Bassin aquitain Alors ça commence comme ça, avec des guides Avec des marches pour apprendre à voir dans ces chemins et dans ce qu’il en reste Pour apprendre à lire ce paysage fomenté pour la guérilla Vous dites il faut marcher un soir d’hiver dans ces tranchées creusées à force de pas et de patience Marcher sous la pluie en étant surplombé par les racines autant que par les branches Pour imaginer réellement ce qu’ont pu être les guerres de Vendée Comment ils ont pu être sanglants ces ravins et ces boyaux creusés à même le sol par le passage de l’eau et des charrettes Ces chemins de résistance qui vous relient d’un siècle à l’autre « Qu’est-ce qui me rend optimiste ? à mon âge ?, après 50 ans de combat pour l’environnement ? je vais te le dire – c’est que j’ai rencontré des femmes extraordinaires à Sainte-Soline. Les mecs, ça vaut rien… Désolé pour toi, hein, pour moi aussi, d’ailleurs, mais la plupart du temps, c’est minable : ils aiment leur grosse bagnole, ils aiment leurs gros tracteurs, ils aiment leurs gros camions. Et toutes ces jeunes femmes de vingt-cinq ou trente, trente-cinq ans je peux te dire que c’est des battantes, c’est des guerrières même : elles me donnent de l’espoir, ces femmes. Elles défendent la vie, la vie, contre le capitalisme, contre la destruction. J’ai fait mai 68, j’ai été des luttes dans le Larzac et le combat qu’on a mené il y a cinquante ans il continue ici et c’est les femmes, c’est les femmes qui le portent. Sauf que maintenant les flics ils sont plus violents. C’est pour ça que c’est un combat désespéré : parce que c’est le dernier. Si on le perd celui- là, il n’y en aura plus d’autres. Et ils le savent les flics, le gouvernement, il le sait. Pourquoi tu crois qu’il nous défonce ? Aujourd’hui, tu vois à soixante-quinze ans, je pensais jamais que je pourrais dire ça, mais je comprends les black blocs, je comprends les casseurs: je comprends que cette jeunesse, elle se soulève parce qu’elle a pas d’autres choix, on ne lui laisse pas d’autres choix que de prendre les armes au fond. » Vous dites que ça commence comme ça Avec des passeuses qui vous font traverser le fleuve Ça commence avec une patience vieille de mille ans, vieille de dix mille ans, vieille de plusieurs millions d’années même qui vous assoit là, vous, oui vous, vous aussi, vous madame, comme un touriste du temps au bord de ce petit bout de bocage que vous croyez connaître si bien Et au bord de ce petit bout de bocage brusquement vous voyez les trognes se repeupler, se rétrécir, maigrir du tronc et prendre puis perdre des branches, regardez bien, les saisons disparaissent plus vite que les secondes, ce n’est pas une illusion d’optique, c’est le temps vécu à la mesure des arbres, vous voyez des haies apparaître, les parcelles se fragmenter, les borderies, les métairies se nicher dans les replis du paysage Le temps accélère Vous voyez la voiture disparaître, les tracteurs aussi, les champs se peupler de chevaux, de bœufs, de vaches et d’humains qui suent et triment au labeur Et puis plus vite encore, vous voyez le bocage se défaire, se refermer, les forêts prendre de la place, petit à petit, ici des hêtres et là des chênes, et puis encore plus vite, vous cavalez de mille ans en mille ans, les Celtes, les druides, Bélénos, le petit peuple qui habite la forêt comme les pierres, et puis plus vite plus vite, vous passez du temps des arbres aux temps de l’air et au temps du sol, le paysage disparaît en une fraction de seconde, le bocage où vous vous trouviez a laissé place à un paysage de steppe, vous avez devant vous des mammouths et des rhinocéros, tout ce petit monde est bien couvert de poils car ça caille à l’époque, et puis en accélérant encore un peu plus la machine, vous voyez devant vous alterner des cycles de réchauffement et de glaciation, vous voyez des plantes disparaître en un soupir et parfois reconquérir le terrain quand ça se réchauffe un peu, et puis encore un saut, vous avez à présent devant vous d’autres plantes qui apparaissent, poussent et s’effondrent aussitôt, vous pourriez reconnaître des séquoias géants puisqu’il y en avait ici à l’époque, et dans le foutoir végétal où vous vous trouvez à présent, ça copule de partout, c’est une vaste fornication, un numéro d’équilibriste qui brasse très largement tout l’ADN présent sur le continent, et cette grande fabrique de bâtards voit l’apparition de singes bipèdes qui vont sauter d’arbre en arbre pendant des millions d’années, une famille où l’on retrouve à la fois des orangs- outans, des gorilles, des chimpanzés et la future lignée humaine qui s’illustrera dans la suite de notre histoire par un certain sens de la mégalomanie Mais pour l’heure, l’humain a encore le front fuyant, la mâchoire puissante et il pèse entre trente et quarante kilos soit grosso modo le poids d’un berger allemand tout mouillé et il ne l’a pas encore domestiqué Et là, à l’endroit même où vous vous trouviez dans ce bocage Là vous voyez au loin les collines vendéennes s’affaisser brusquement Apparaît alors un immense fleuve, long de deux cents kilomètres, vous avez remonté le temps il y a plus de cinquante millions d’années, à présent la chaleur est intense, il fait humide et chaud, autour de vous des palmiers et des palétuviers, ça pourrait être des vacances en Floride s’il n’y avait pas la mangrove plus loin, et dans le fleuve où vous vous trouvez des lamantins, des tortues, des serpents et des crocodiles, nan nan non à bien y regarder ce n’est pas du tout la Floride, ce sont bien les Deux-Sèvres il y a des millions d’années Et zou on continue encore un coup d’accélérateur Et vous voilà revenu·es à l’arrivée de la météorite, ça ressemble vachement à Don’t look up sauf que c’est en vrai et qu’il n’y a pas encore Léonardo Di Caprio pour vous alerter Une météorite bien réelle percute la terre au niveau de la péninsule du Yucatan au Mexique Elle fait dix kilomètres de diamètre C’est une très très grande dame Vous êtes légèrement décentré depuis votre petit coin d’ex-bocage entre Cerizay et Mauléon donc vous pouvez pleinement profiter du spectacle Vous êtes même aux premières loges Autour de vous des bestioles sympathiques mais un poil plus grandes que les vaches de tout à l’heure, un poil plus dodues aussi que les crocodiles du fleuve quand vous vous croyiez à Los Angeles, en bref des dinosaures se promènent un peu partout autour de vous N’ayez pas peur ils vont disparaître sur le champ Pour être honnête vous n’avez pas vraiment le temps de la voir la météorite Pas le temps de la voir percuter la terre Tout cela va beaucoup trop vite L’onde de choc est telle dans l’atmosphère que la vie est vaporisée et vous avec en moins d’une seconde Autour de vous les forêts prennent feu instantanément Vous êtes en train de vivre l’équivalent de 1 millions de bombes nucléaires comme celles jetées sur Hiroshima et Nagasaki Le ciel est un drôle de mélange de fumées et de feu Donc clairement ça fait mal Vous n’avez pas survécu Mais comme vous n’auriez pas non plus réellement vécu cette période continuons un peu notre fiction Car c’est là, précisément là que vous voyez arriver vers vous, rappelez-vous ce petit coin de bocage pépère pour mesurer l’écart entre la situation passée et celle que vous vivez à présent, vous voyez arriver vers vous disais- je, des vagues hautes de plusieurs kilomètres qui déboulent sur tout le continent, évidemment avec une telle catastrophe rien de ce qui avait déjà pu survivre ne survit, sinon des petites bestioles capables de se contenter de peu, des sortes de bactérie, des machins dans des lacs, des petites choses sous terre Bref c’est quand même à partir de ce désastre-là que nous nous retrouvons, en reprenant notre machine en sens inverse si vous le voulez bien, des millions d’années d’évolution plus tard dans ce petit coin sympathique qu’on appelle bocage, Et c’est cet ensemble d’inventions et d’un bon nombre de hasards D’organisation et d’accidents Qui nous permettent quelques millions d’années plus tard tous et toutes d’être installé·es là à l’ombre de ces très beaux arbres à boire un apéro « On est perdu… Ben c’est-à-dire qu’on ne sait plus comment faire, mais aussi, bon c’est un peu c’est un peu, bon, c’est un peu pessimiste ce que je vais dire hein, bon bon bon, je préviens, je pense, c’est déprimant hein, préparez-vous, mais je pense qu’on est perdu comme espèce, voilà je l’ai dit, je l’ai dit, ça va ?, mais je pense qu’on en est là je crois, mon dernier par exemple il a vingt- cinq ans et il ne veut pas d’enfant à cause de ça, et moi je sais déjà que mes petits- enfants ils vont avoir une vie épouvantable. Ou alors il faut qu’on change tout, tout de suite. Et qu’on frappe fort. Très très fort. Mais c’est compliqué parce qu’on a inventé une société où ceux qui doivent changer pour l’instant vivent encore bien. Alors qu’il faudrait arrêter tout ça. Le tourisme, c’est fini. Les piscines, c’est fini. Les voitures, c’est fini. Le nucléaire, la croissance, les vêtements, les téléphones c’est fini. Mais on fait des bêtises, on continue tout ça. Moi la première hein moi la première hein je continue les vacances, je prends l’avion, j’ai un smartphone… alors qu’on est déjà dans le mur. » Bon et donc ce sont ces millions d’années d’évolution accidentelle hasardeuse Miraculeuse osons le mot sans y mettre des connotations trop religieuses par contre s’il vous plait – je voudrais pas cliver – Qui finalement vont être détruites non pas par une météorite C’est-à-dire pour mémoire un accident fortuit Malvenu Qu’on ne pourrait soupçonner d’être orchestré par une intelligence malveillante – rappelez-vous s’il vous plait que j’ai dit que je n’y mettrais pas des connotations religieuses – Donc non pas la météorite Mais une petite frange bien blanche de ces fameux bipèdes dont je vous ai parlé plus haut Oui, souvenez-vous les petits bâtards copulant dans les forêts luxuriantes Vous savez là le mélange d’orang-outang et de chimpanzé avec un peu moins de barbe Voilà oui vous l’avez oui voilà Ce fameux bipède-là Homo sapiens sapiens paraît-il Qui l’a pourtant, vous l’avez bien compris, dessiné ce même bocage Et donc nous revoilà en 2023 dans notre cher bocage Et cette petite merveille de l’évolution Cette Rolls Royce de l’équilibre entre humain et non-humain et voilà qu’elle va / gentiment se péter la gueule, si si, Bon ben pas toute seule On va l’aider On va l’aider Regardez ça se passe là On va rembobiner de quelques années pour bien comprendre la séquence On va même se la faire au ralenti s’il vous plaît Voilà ça se passe là Dans les années 60 vous voyez À l’époque on n’a pas encore l’écran plat hein On n’a pas encore la couleur La qualité de l’image est assez médiocre Mais on arrive quand même à distinguer des choses Et alors dans le petit écran de la modernité Il y a un monsieur qui est alors ministre de l’Agriculture sous le gouvernement Debré Un monsieur qui s’appelle Edgard Pisani Alors il faut imaginer un beau brun Barbe en collier ou presque Cheveux gominés Coiffés en arrière Débarqué de Tunisie dans la capitale française Quatrième d’une famille de dix enfants Abonné au redoublement Puis à la littérature Le même garçon qui s’était remonté les manches contre l’occupation allemande en rejoignant la résistance Devenu presque malgré lui préfet à seulement 28 ans Et ministre de l’Agriculture à 43 ans Ce même garçon donc Edgard, appelons-le Edgard Qui va lancer en seulement 5 ans ce qu’on a nommé la « révolution silencieuse » Et ce monsieur qu’on qualifie parfois de père de la PAC Alors pas la Fête catho avec les œufs hein Pas la Pompe à chaleur non plus Pas le Prêt à cuire non plus Mais bien la Politique Agricole Commune La PAC vous suivez Si vous êtes paysan·ne forcément vous connaissez Et donc notre Edgard va botter le cul au monde agricole parce qu’il a décidé qu’il était grand temps de passer de la subsistance au marché De l’autarcie au productivisme et à l’exportation Bon pour être tout à fait honnête, il faudrait aussi dire ce qu’on ne voit pas avant la séquence que nous sommes en train de décortiquer : la guerre, la guerre, ça nous semble loin, mais à l’époque pas tant que ça en fait, et avec la guerre il faut imaginer les tickets de rationnement, les mecs qui tombent comme des mouches, la disette, l’exode et les kilos perdus, tout ça tout ça, bref un paquet de trucs pas cool encore présents dans les corps comme dans les esprits Donc autant vous dire qu’avec un tel trauma on a plutôt envie qu’ils donnent les champs Qu’ils envoient dans les rendements Et donc en 5 ans Edgard vous lance à la fois un remembrement Le recours aux engrais de synthèse Un système de crédit mutuel L’organisation de coopératives Des industries agricoles Et le développement des productions animales Tout cela joyeusement encadré par le passage à une économie de marché et progressivement mondialisée À titre de comparaison C’est un peu comme si vous passiez sur le billard pour des dents de sagesse Et qu’on vous faisait au passage un petit pontage cardiaque Une greffe du foie Une liposuccion Une chirurgie maxillo-faciale Et une pose de prothèse au genou ainsi que des implants mammaires Donc ça fait ben voilà qu’à la fin de l’opération quand vous sortez de l’hôpital on sait plus vraiment si c’est encore vous qu’on a remis sur pied Et pourtant vous marchez vous marchez Bon ben l’agriculture c’est un peu pareil Ouais On lui fait tout ça et quand elle ressort elle a plus changé en trente ans qu’en plusieurs siècles Elle a un peu la gueule de l’adversaire de Mike Tyson après un KO C’est gonflé c’est rouge et ça fait mal Bon et maintenant on va reprendre notre petite machine et on va avancer jusque dans les années 2000 Et là on va retrouver notre Edgard Alors il n’est plus aussi fringant L’eau a coulé sous les ponts comme on dit Et la vieillesse aussi Donc on retrouve notre Edgard Et comme il est vieux il est un poil plus lucide Parce qu’il sait qu’il va mourir et donc qu’il n’a plus rien à perdre – C’est une théorie que je pourrai étayer plus tard si vous êtes intéressé·es – Et donc qu’est-ce qu’il dit notre Edgard 50 ans après le KO qu’il a infligé au monde paysan de l’époque ? Il dit qu’il regrette « Je regrette » il dit Il le répète même plusieurs fois Vous pouvez vérifier sur Youtube si vous ne me croyez pas « Je regrette » Il dit aussi qu’il se sent un peu coupable d’avoir poussé tout le monde à arracher les haies à tout remembrer et à courir derrière les lendemains chantants des mondes civilisés Parce qu’il se rend bien compte, Edgard, qu’en fait ça marche pas la liposuccion les implants mammaires et la prothèse au genoux Au début c’est bien on vous a refait la façade Vous sentez comme Cyril Hanouna après son premier passage sur TF1 Et puis au bout d’un moment le silicone fuit dans les tissus la prothèse se décèle et c’est là que ça commence à merder Ça commence à merder parce qu’« à vouloir forcer la terre Nous prenons le risque de la voir se dérober À mondialiser le marché nous faisons fi du besoin que tous les peuples ont de vivre à leur manière du travail de leur terre À industrialiser le travail agricole nous chassons des paysans dont les villes et les usines ne savent que faire » Et ça, c’est pas moi qui le dit c’est Edgard parce qu’il se rend compte Un peu trop tard Que finalement c’était pas une si bonne idée Et que si c’était à refaire ben il ne le referait pas Bon ça nous fait une belle jambe Avec en plus une prothèse au genou qui se fait la malle et les nibards qui fuient par tous les trous Mais au moins bon on se dit qu’on a presque un allié posthume Et vu le contexte On serait mal inspiré de le négliger, non ? Parce que cette prise de conscience d’Edgard Cette lucidité Ce revirement soudain / d’où vient-il ? Ce n’est pas qu’Edgard se serait brusquement converti aux modes de vies anabaptistes et qu’il aurait soudainement décidé que le progrès était l’œuvre de Satan Ce n’est pas non plus qu’il aurait décidé de revivre les années 70 peace and love et tout le tsouin tsouin au milieu des années 2000 C’est plutôt qu’en soixante ans il aura quand même eu le temps d’observer ce que ça produisait tout ça Et ce que ça fait c’est simple C’est un effondrement des niveaux de vie des travailleur·ses des Suds Un génocide culturel des savoir-faire paysans en Europe Une précarisation accélérée conditions de travail des agriculteurs et agricultrices Et une euthanasie collective multi-espèce en mode slow motion Alors maintenant qu’Edgard est au stade compost et qu’il se tortille quelque part dans les intestins d’un lombric Que pourrait-il faire de ses regrets post-mortem aussi méga que les mégabassines ? Moi j’aime à imaginer qu’Edgard Ayant déjà commencé à fusionner avec le peuple obscur des rampants obscurs et des machines vivantes à fertiliser le sol Devenu un vague petit tas de cellules voyageant à mi-chemin entre le minéral le végétal et l’animal Aurait pu s’écrier « Moi feu bipède apocryphe Devenu corps multi-espèces Lumbricina Humus Mycota Pisani Je proclame La fin de mon règne et la fin de mon genre Moi Père de la PAC Qu’il faut refonder Présentement convoqué au titre de témoin posthume des devenirs bocagers Ex-alpha mâle adoubé par la patriarchie Ayant goûté à la joie des moteurs et à l’hybris de la domination Déclare devant vous Abdiquer solennellement tout pouvoir humain Toute exclusivité anthropique Tout attribut distinctif ou privilège propre à l’ensemble des formes fossiles et actuelles de mon règne Je déclare par la présente me dépouiller du pouvoir qui m’a constitué comme être supérieur Renoncer à ce couteau qui découpa l’histoire en deux tranches de gâteau laissant les miettes aux autres Je déclare abandonner tout privilège genré Toute caractéristique culturellement spécifique J’auto-abolis les partages nature/culture humains/animaux vivants et morts et vous invite à faire de même Pour entrer dans le grand sabbat du mélange et des formes politiques afférentes Moi Edgard Pisani Devenu Lumbricina Humus Mycota Pisani Je déclare mettre un terme au festin de l’humain moderne J’impose un couvre-feu général au modèle de civilisation qui s’est bourré la panse pendant trop longtemps Par la présente j’impose la fin du match Les règles du jeu n’ont pas été respectées Moi Égard Pisani devenu peuple cellulaire proliférant et pourrissant Amas biologique déhiérarchisé Me déclare frère-sœur de ce chêne ici présent De cette herbe ci-contre De la paramécie ci-devant De ces pissenlits ici nommés De la famille de batracien que vous entendez au loin De ces groles qui sont partout chassées Frère et sœur De la fragonnette De la libellule fauve Du grêbe castagneux De la Rosalie des Alpes Cousin-cousine-père-mère-et-fils-fille De la Pie-grièche écorcheur Et du grand paon de nuit Toi fils-fille libéral du néolibéralisme autoritaire Humain·e autocentré·e Toi par qui la force a été précipité·e comme l’éclair du haut du ciel Je te chasse de cette Terre C’est avec crainte et tremblement que je te demande de partir Fuis démon Je t’exorcise puissance ennemie Prête l’oreille aux paroles de mes multiples bouches Pour que mon cri parvienne jusqu’à toi Sors du corps de ces bipèdes rassasiés L’heure est proche à présent Nous trancherons ce soir Je t’appelle Entends-moi Toi légion proliférante Toi peuple mobile Toi entité vivante non stabilisée Ouvre-toi Réponds-moi L’heure est proche Et nous allons bientôt partir » BARBARA MÉTAIS-CHASTANIER